Témoignage de coopérants : « Cette expérience a ouvert notre cœur à l’étranger »

Pour les 50 ans de l’encyclique « Populorum progressio », la Croix donne la parole à des catholiques marqués par leur expérience de coopérants.

Dans son édition du 8-9 avril, le journal La Croix a publié une interview de Louis-Etienne et Isabelle de Labarthe, anciens coopérants Fidesco en Haïti en 2000-2002. Quinze ans après ces 2 années de mission, quels sont les fruits de cette expérience ?

Isabelle de Labarthe : Enfant, j’étais abonnée à Terres lointaines et rêvais de partir au loin. J’ai toujours eu envie de me mettre au service de ceux qui vivent une expérience de pauvreté, de fragilité, et aussi de sortir de ma bulle, de mon milieu social, de ma culture.

Louis-Étienne de Labarthe : Alors que moi pas du tout ! (rires) Je n’étais pas porté à l’interculturalité ni à la rencontre avec des gens différents – je suis devenu beaucoup plus à l’aise par la suite… Nous venons tous deux d’un milieu plutôt favorisé, où la foi a été reçue en famille et nourrie dans le scoutisme. Nous nous sommes mariés en octobre 1998, animés du désir d’être missionnaires. Nous nous sommes engagés dans la communauté de l’Emmanuel et pour cette raison, nous sommes partis avec Fidesco.

« Nous n’étions pas toujours les bienvenus »

I. de L. : Nous devions monter une aumônerie dans un quartier de Port-au-Prince, mais très vite cela n’a pas fonctionné. Notre responsable haïtienne nous a dit avec sincérité qu’elle aurait préféré accueillir des coopérants noirs. La mission était également un peu bancale, avec beaucoup de périodes d’inactivité et d’ennui. Nous nous sentions bien accueillis par les jeunes Haïtiens mais lorsque nous nous promenions dans la rue ou au marché, nous nous rendions compte, par de petites réflexions, que nous n’étions pas toujours les bienvenus, malgré l’immense facilité de contact des Haïtiens et malgré notre bonne volonté – nous avons appris très vite la langue que nous parlons encore aujourd’hui. Nous représentions le Blanc, le riche, comme si nous portions les conséquences d’une histoire passée, celle de l’esclavage et des rapports difficiles entre Noirs et Blancs…

L.-É. de L. : Notre principale souffrance a été de faire l’expérience d’être des étrangers. Nous désirions nous intégrer mais nous restions des Blancs. Par la suite, Isabelle a mis sur pied un programme d’alphabétisation et donné des cours d’éducation affective dans un foyer pour filles dans un bidonville. De mon côté, j’ai travaillé à la pastorale des jeunes du diocèse avec Mgr Miot, qui était devenu un ami (1)…

« Cette expérience très forte me marque encore aujourd’hui »

I. de L. : Nous avons petit à petit franchi un cap. Le fait de vivre un certain échec dans la mission, de ne pas réussir le projet sur lequel nous étions attendus, a permis de briser le mythe du Blanc qui réussit. La relation avec les jeunes que nous côtoyions chaque jour s’est rééquilibrée. Certains souhaitant découvrir la communauté de l’Emmanuel, nous avons créé une petite fraternité : on se retrouvait régulièrement et on y partageait tout ce qu’on vivait, y compris nos difficultés. Ils nous ont vus souffrir, pleurer, galérer, et en même temps rire avec eux… Cette expérience très forte me marque encore aujourd’hui. Tous les coopérants le disent : on part avec beaucoup de générosité, puis on se rend compte qu’ils vivaient sans nous, et ensuite, peu à peu, on reçoit beaucoup. Mais là, c’est allé plus loin : nous sommes devenus vraiment frères et amis.

« J’ai compris que je me contentais de les tolérer »

L.-É. de L. : Le mur, tellement élevé, est tombé. À ce moment, j’ai pris conscience qu’être étranger en France devait être terrible ! Originaire de l’ouest de la France où il y a peu d’immigration, je me suis rendu compte que je n’avais pas d’amis étrangers. Moi qui pensais que la France était une terre d’accueil généreuse, j’ai compris que je me contentais de les tolérer. Évidemment, je projetais ma propre souffrance d’étranger en Haïti, mais cette expérience nous a ouvert le cœur. J’ai compris la parole de Jésus : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. » Aussi, à notre retour, nous avons eu tout de suite cette attention. À Clermont-Ferrand où j’ai commencé à travailler pour Michelin, nous nous sommes mis en lien avec le Secours catholique et avons organisé des week-ends, des Noël où nous invitions des personnes qui débarquaient en France.

« La fécondité de notre couple, de notre vie de famille passe aussi par l’accueil de l’étranger »

I. de L. : La coopération n’a pas été une parenthèse pour nous. Elle a été fondatrice. À notre retour, nous avions le désir d’attendre un enfant, et on n’y arrivait pas, sans raison médicale objective. Ça a été vraiment une épreuve pendant cinq ans…

L.-É. de L. : Et il se trouve que le dimanche où nous avons su qu’Isabelle était enceinte, la lecture du jour racontait la visite des trois étrangers à Abraham, qui lui disent : « Dans un an, ta femme sera enceinte »… Cette parole nous a énormément touchés. La fécondité de notre couple, de notre vie de famille passe aussi par l’accueil de l’étranger.

I. de L. : C’est aussi ce qui nous a motivés à aller vivre avec Le rocher, une association au cœur des cités, à Bondy (Seine-Saint-Denis), parmi une soixantaine de nationalités. Nous y sommes très heureux et c’est aussi positif pour nos enfants à qui nous voulions transmettre ce goût de la rencontre de l’autre.


Louis-Étienne et Isabelle de Labarthe, missionnaires en banlieue

Âgés de 41 ans, engagés dans la communauté de l’Emmanuel (dont dépend Fidesco) depuis 2000, Louis-Étienne et Isabelle de Labarthe se sont mis au service de l’Église en revenant vivre en région parisienne en 2009.

Après avoir piloté les éditions de l’Emmanuel et le mensuel Il est vivant, Louis-Étienne, Mayennais ingénieur de formation passé par une école de commerce, est aujourd’hui chargé de la communication de la communauté.

Éducatrice spécialisée, Isabelle a travaillé pour l’association Le rocher à Bondy pendant cinq ans. Elle est aujourd’hui bénévole à l’Acat.

Installés à Bondy, responsables de l’Emmanuel en Seine-Saint-Denis, ils sont parents de quatre enfants âgés de 12 à 2 ans : Raphaël, Esther, Mariam et Yaël.


Recueilli par Céline Hoyeau
(1) Archevêque de Port-au-Prince décédé dans le séisme de 2010.

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