50 ans des charismatiques : « Le Renouveau, ce n’était pas hier, c’est maintenant ! »

10 mai 2017 : Portrait de Laurent LANDETE, modérateur de la communauté de l’Emmanuel. Paris (75), France.  ©Guillaume POLI-CIRIC

Interrogé par Samuel Pruvot et Hugues Lefèvre, Laurent Landete, modérateur de la Communauté de l’Emmanuel, revient pour Famille Chrétienne sur les dons et les défis du Renouveau charismatique dans la vie de l’Église aujourd’hui. Ils nous ont autorisé à publier ici cette interview.

Que faut-il entendre exactement par « Renouveau charismatique » dans l’Église catholique ?

La plus belle définition vient du pape François : un « courant de grâce ». Ce Renouveau est un mouvement qui s’étend tout au long du XXe siècle. Il n’a pas vraiment de fondateur, mais il est l’aboutissement d’une succession d’événements. Le premier est sans doute la célèbre prière du pape Léon XIII, le 1er janvier 1901 : il confiait ce jour-là le XXe siècle à l’Esprit Saint. Puis Jean XXIII, préparant le concile Vatican II, demanda à Dieu une « nouvelle Pentecôte » pour l’Église. Vint ensuite l’effusion de l’Esprit reçue par un groupe d’étudiants américains lors d’un week-end de l’Université Duquesne à Pittsburgh, en 1967. De là s’est opéré un jaillissement de nouvelles communautés, basé sur le renouvellement de la confiance en Dieu et de l’évangélisation.

Dieu agit concrètement dans l’Histoire du monde comme dans chacune de nos histoires. Ce Renouveau manifeste la rencontre personnelle avec le Christ, avec son cœur brûlant d’amour qui provoque un débordement de joie et d’espérance, et donne un élan, une volonté pour louer Dieu et L’annoncer.

Vous évoquez l’effusion de l’Esprit. Il y a beaucoup de fantasmes au sujet de ce phénomène

L’effusion de l’Esprit signifie simplement accepter de se laisser saisir par l’Esprit Saint : c’est la vie chrétienne ! L’effusion de l’Esprit n’est pas assignée à résidence dans le Renouveau dit « charismatique » : au baptême ou à la confirmation, c’est bien Lui qu’on reçoit ! Et l’Histoire de l’Église est marquée par des conversions opérées après une effusion de l’Esprit, comme pour Paul Claudel par exemple.

Comment recevoir cette effusion, concrètement ?

Ce n’est pas quelque chose de magique qu’on obtiendrait automatiquement. L’Esprit Saint est libre de se manifester comme Il le veut, quand Il le veut, là où Il le veut. La véritable question que nous devons nous poser est celle-ci : décidons-nous de livrer notre vie à Dieu pour qu’Il vienne tout changer dans notre manière de Le servir et d’aimer notre prochain ?

Admettez-vous, tout de même, que le Renouveau charismatique donne lieu à des manifestations parfois extraordinaires ?

Il y aurait un piège à décrire ce Renouveau essentiellement avec ses effets extraordinaires, alors qu’il porte aussi des choses très humbles et cachées. Les signes extraordinaires ne sont pas l’essentiel. Le plus important, c’est l’union intime à Dieu.

Pourquoi les communautés charismatiques provoquent-elles parfois des craintes, ou irritent-elles certains catholiques ?

Je pense qu’il n’est pas très juste de parler de « communautés charismatiques ». Ne réduisons pas le Renouveau à une sorte de « charismatisme ». La Communauté de l’Emmanuel n’aime pas être définie ainsi. Tout simplement, parce que nous ne sommes pas plus charismatiques que l’Église ! Avec la Pentecôte, l’Esprit Saint est donné à tous, et d’abord aux Apôtres et à leurs successeurs. S’il y a une institution qui est charismatique, c’est bien l’Église catholique !

Certains nous réduisent à ces manifestations parfois exubérantes ou originales. Peut-être notre style n’est-il pas le leur. Mais ce n’est pas ce qui importe. La grâce de l’Esprit est avant tout de nous sortir de nos habitudes. Comme le dit bien notre pape François, il faut parfois sortir du « On a toujours fait comme ça ».

« Sortir des habitudes », cela n’est pas sans risques. Voyez les crises importantes que des communautés  ont pu connaître…

Tout être qui grandit passe par des phases de tensions, de caprices, de refus. L’histoire humaine et communautaire est marquée par le péché, par l’orgueil, le désir de pouvoir. Bien sûr, une structure jeune peut être plus fragile. Sa jeunesse est à la fois un atout, car elle possède un réel enthousiasme, mais elle peut être une faiblesse. « Quand on est jeune, on croit tout savoir sur tout », dit-on… Il ne faut pas que la joie qui émane du succès d’une communauté se transforme en péché d’orgueil.

La crise d’adolescence d’une communauté ne me fait pas peur si elle sait s’en référer à une autorité. Le vrai danger est de croire qu’on va régler les problèmes sans une aide extérieure. Il faut avoir confiance en l’Église. Dans l’Emmanuel, chaque fois que nous avons connu des difficultés, nous nous en sommes remis au discernement de l’Église, et nous en avons recueilli des fruits de justice et de paix.

Regrettez-vous le temps béni des débuts ?

Ce qu’on appelle « le Renouveau » n’est pas un événement qui s’est passé il y a cinquante ans et dont nous serions nostalgiques. Le Renouveau, c’est maintenant. Le vrai piège serait d’apparaître comme décalés par nostalgie au lieu d’être décalés par prophétisme !

C’est-à-dire ?

Un charisme est un don de l’Esprit Saint donné à un groupe ou à une personne pour édifier le corps entier de l’Église, et répondre à un besoin précis dans un temps particulier. Ce don est un peu comme un fortifiant qu’on reçoit, en fonction des besoins de l’époque.

Ainsi, le Renouveau dans lequel s’est inscrite la Communauté de l’Emmanuel est arrivé dans le contexte des années 1970, où tout était remis en question. Il y avait un déficit de prière, de formation, des vocations, un déficit de confiance dans l’Église, etc. Dans cette période difficile, l’Esprit Saint a permis de montrer l’importance de l’attachement au Christ et de l’évangélisation.

Quel sens donnez-vous au Jubilé d’or que vous fêterez à Rome ?

Il s’agit d’abord du jubilé de la première Pentecôte. Si on regarde l’Histoire de l’Église, on s’aperçoit qu’elle s’est sans cesse renouvelée de manière prophétique et miraculeuse. Ces renouveaux successifs, je l’ai dit, correspondent toujours à une réponse aux besoins des hommes, dans le « ici et maintenant » de chaque personne. L’Église n’a pas attendu 1967 pour se renouveler !

Aujourd’hui et demain, comment le Renouveau peut-il se renouveler ?

Écoutons les signes des temps et demandons-nous de quoi le monde et l’Église ont besoin. Je crois tout d’abord que le besoin de renouveau de la prière est toujours le même. En ce qui concerne l’Église elle-même, je pense qu’il faut aujourd’hui un renouveau de la communion des états de vie. Il est je crois urgent d’accueillir le Concile, qui a eu l’intuition que le sacerdoce ministériel est au service de l’appel à la sainteté du sacerdoce commun. Et non l’inverse.Bref, le laïc n’est pas l’assistant de sacristie !

Le pape François, comme son prédécesseur, nous met en garde contre le danger du cléricalisme. Mais attention aussi à la volonté que pourraient avoir certains laïcs de prendre le pouvoir sur les prêtres. Il ne doit pas y avoir de lutte de pouvoir au sein de l’Église. Ni division, ni confusion, mais une pleine communion. Faisons une analogie : lorsque des parents manifestent leur affection, leurs enfants sont heureux et on peut voir leur joie. C’est l’amour qui fait grandir. Ainsi, pour croire, le monde a be-soin de voir que laïcs et prêtres témoignent d’une joyeuse complémentarité.

Vous prenez l’exemple de la vie de famille. Quel renouveau peut-on espérer pour les familles dans un contexte si difficile ?

Il faut bien sûr fortifier les couples qui ont compris la beauté de l’engagement du sacrement de mariage. Mais sans délaisser les autres. Approchons-nous aussi de ces nouvelles réalités. C’est l’un des messages de ce pontificat, illustré par la parabole du fils aîné et du fils prodigue (Lc 15, 11-32). Comment nous comportons-nous ? Sommes-nous ce père qui attend les bras tendus alors que l’enfant est encore loin, ou sommes-nous ce fils aîné qui râle parce que son frère qui était perdu revient en étant l’objet de toute l’attention du père ?

Le défi semble de taille dans la mesure où les mots « famille » et « mariage » ne semblent plus dire grand-chose aujourd’hui…

La théorie du gender, avec sa confusion des genres, est une véritable bombe à retardement. Là encore, l’ecclésiologie de communion peut devenir un rempart. Car il faut bien des personnes différentes pour qu’il y ait communion. Il ne s’agit donc pas d’opposer les genres, mais de magnifier leur complémentarité, avec un nouveau langage capable de conduire le monde à la vérité.

Aujourd’hui, les gens n’imaginent même plus que l’Église a quelque chose à leur dire. Cela me fait penser à la Samaritaine qui s’étonne devant Jésus en s’exclamant : « Toi Jésus, tu me parles à moi ? !  » (Jn 4, 9). Le monde ne comprend plus le langage de l’Église. Cela ne veut pas dire qu’il faut renier ce que l’on est, au contraire. Mais le Renouveau dans l’Esprit peut nous amener à répondre avec vérité et charité à cette nécessité qui s’impose à l’Église de se faire comprendre.

N’est-ce pas tout notre modèle sociétal qui doit être renouvelé par l’Esprit ?

Nous sommes en effet dans une société fracturée, avec d’un côté les métropoles hyperconnectées et de l’autre les territoires délaissés. L’Église doit regarder cette fracture. Je rêve d’un renouveau de la pastorale rurale, accompagné d’un renouveau de la miséricorde !

L’encyclique sociale Laudato si nous invite sans cesse à toujours plus de délicatesse et d’attention aux plus petits, aux plus fragiles. Nous vivons dans une société où le rouleau compresseur économique écrase le plus pauvre. Un authentique renouveau doit nous faire passer d’une société de consommation à une société de consolation.

 
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