Pierre Goursat, un familier de l’Esprit Saint, fut un des discrets artisans du Renouveau Charismatique en France et dans le monde. Comment en est-il arrivé là ?

Pierre Goursat (1914-1991) a été peu connu de son vivant, sauf dans quelques cercles assez restreints, à tel point que l’on disait que la Communauté de l’Emmanuel, qu’il avait créée, n’avait pas de fondateur. Pour un homme qui n’aimait pas la publicité et désirait se cacher, on peut dire qu’il a parfaitement réussi ! Après sa mort, cependant, la grandeur du personnage s’est imposée peu à peu, au point qu’a été introduite une cause de canonisation. Actuellement, Pierre Goursat est connu dans le monde entier.

Un des aspects les plus frappants chez Pierre Goursat est la justesse de ses points de vue. Dans les options qu’il a prises, il ne s’est pas trompé. Il apparaîtra certainement comme un sage aux yeux de la postérité, et ceci dans bien des domaines. Mais c’est vrai en particulier pour ce qui touche à l’effusion de l’Esprit.

Pierre avait fait une expérience personnelle forte de l’effusion de l’Esprit. Il avait 19 ans et s’éloignait de la foi lorsque l’Esprit le saisit, dans un sanatorium où il soignait une tuberculose, au plateau d’Assy, non loin de Chamonix, dans le massif du Mont-Blanc. Ce jour-là, la force de Dieu l’empoigna et il se retrouva au pied de son lit, converti. Il ne dévia jamais de la direction qu’il prit alors.

Mais ce ne fut pas le seul moment où l’Esprit se saisit de lui. En 1944, à Paris, un officier allemand voulut l’abattre pour avoir défendu une femme qu’il agressait. Pierre, poursuivi par lui, se réfugia dans un immeuble, au fond d’un appartement. L’officier, qui fouillait la maison, aurait logiquement dû le trouver. À ce moment-là, Pierre sentit une présence intense de la Vierge Marie qui lui disait : « Sois paisible, tu es sauvé. » De fait, l’officier quitta la maison sans l’avoir découvert. Ici, il s’agit d’une action de la Vierge Marie, mais on sait bien, dans le monde catholique et orthodoxe, que l’Esprit Saint n’est jamais loin de la Sainte Vierge…

Pierre Goursat avait donc une expérience spirituelle forte, confortée par de longues heures de prière et d’adoration et par une vie d’évangélisation et de service. Il était donc déjà familier de l’Esprit-Saint lorsqu’il entendit parler du Renouveau charismatique qui naissait aux États-Unis. Très intéressé, il tenta, mais en vain, d’en parler avec la jeune interne en médecine Martine Laffitte (aujourd’hui Catta), qu’il connaissait. La situation évolua quand le père Caffarel, fondateur des Équipes Notre-Dame, organisa dans sa maison de prière de Troussures, près d’Amiens, un week-end de témoignage auquel il convia les quarante personnes dont il était le plus proche. C’était le 11 février 1972. Xavier et Brigitte Le Pichon, qui avaient découvert le Renouveau aux États-Unis, racontèrent ce qu’ils avaient vécu là-bas et proposèrent aux participants de prier pour recevoir l’effusion de l’Esprit. Pierre et Martine, qui étaient là aussi, acceptèrent de vivre cette expérience. Aucun phénomène visible ne se passa pour eux mais, au moment du départ, ils comprirent qu’ils étaient désormais profondément frère et sœur. Revenu à Paris, Pierre se mit à chanter en langues dans le métro, sans complexe et avec joie.

À partir de ce jour, Pierre et Martine se retrouvèrent quotidiennement pour prier. En mai 1972, ils invitèrent des amis à se joindre à eux. Commencé avec 5 personnes, ce petit groupe de prière en compta 500 un an après, puis il fallut le scinder en trois grandes assemblées. De là naquit la Communauté de l’Emmanuel. Pierre en fut le modérateur jusqu’à 1985, date à laquelle un accident de santé la décida à démissionner. Comme nous l’avons dit plus haut, il mourut en 1991.

Pierre savait donc très bien ce qu’était l’effusion de l’Esprit. Et il y croyait à fond. Il y croyait tellement que non seulement il priait pour que de nombreuses personnes la reçoivent, mais il organisait même des séminaires de préparation. Il avait très bien compris que l’Esprit-Saint voulait renouveler l’Église et que le Renouveau charismatique pouvait être un moyen privilégié de ce renouvellement.

Pierre était très sensible aux charismes que donne l’Esprit. Il savait qu’il y en avait de spectaculaires ; sans les nier, il ne les recherchait pas spécialement. Il faisait une exception pour le chant en langues, qu’il estimait beaucoup, notamment à cause de sa puissance libératrice. Il savait aussi qu’il y a une multitude de charismes plus modestes, indispensables à la construction du Corps du Christ : charismes de prière, de chant, de composition de chant, de discernement, d’écoute, de conduite des assemblées, de service, etc. Il pensait que, quand un homme est mû par l’Esprit et appuyé sur des frères, rien ne lui résiste s’il suit le Seigneur. Il en était d’ailleurs lui-même un excellent exemple. Il voyait comment la force de Dieu traversait le Renouveau, et en particulier la Communauté qu’il avait fondée, et cela le rendait très confiant dans l’avenir.

Mais quel service le Renouveau pouvait-il rendre à l’Église ? Pierre était un artiste, un homme qui avait eu une vie très originale, y compris dans son travail. Il était ennemi des systèmes. Or il est clair que l’Église catholique peut « s’installer » et fonctionner comme un système, avec ses règles et sa prudence conservatrices. Le pape Jean XXIII était bien placé pour le savoir, lui qui voulut que le Concile renouvelle justement l’Église et la « décoince » de multiples manières. Le pape François n’a pas d’autre politique. Ses discours et ses attitudes parfois dérangeants visent le même but : rendre l’Église souple sous la motion de l’Esprit[1], afin qu’elle ne soit pas en permanence conduite par des règles rigides.

Pierre n’était nullement un révolutionnaire. Mais c’était un homme libre et il savait que l’Esprit de Dieu est libre : « Le vent souffle où il veut, et tu en entends sa voix ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit. » (Jean 3,8). Il savait que l’Esprit est capable de diriger les personnes et les communautés. Encore faut-il qu’elles se laissent faire. C’est pour cela qu’il voyait l’effusion de l’Esprit comme une force libératrice et qu’il voulait qu’elle se répande partout.

Ainsi donc, si l’on voulait que le Renouveau renouvelle vraiment l’Église, il fallait à la fois être libre par rapport aux systèmes et à un esprit d’organisation qui pouvait se retrouver même en son sein. Souvent, Pierre n’a pas été compris sur ce point. Parfois on a organisé, sur-organisé même le Renouveau, en en faisant un mouvement comme les autres. Et parfois il en est mort.

Par ailleurs, Pierre connaissait l’histoire de l’Église. Ami et conseiller du cardinal Suhard, le grand archevêque de Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, qui fut un des précurseurs de Vatican II, il avait assisté aux succès et aux échecs du mouvement d’évangélisation qui avait traversé la France à cette époque. Il avait vu combien l’idéologie est également un adversaire de l’action de Dieu. En effet, ce beau mouvement avait été subverti par des dérives gauchisantes et il n’avait pas porté les fruits que l’on pouvait en attendre. Se méfier de l’intelligence déréglée, de l’idéologie quelle qu’elle soit, rester dans la pensée authentique de l’Église, telle était l’attitude que Pierre désirait pour le Renouveau.

Cela permet de préciser la position de Pierre sur l’effusion de l’Esprit dans l’Église. Pierre aimait l’Église et il avait compris en profondeur ce qu’elle était. On peut dire qu’il avait reçu une véritable effusion du don d’intelligence de la foi. Il pensait que l’effusion de l’Esprit, source du Renouveau, devait renouveler l’Église, mais aussi que le Renouveau devait se faire « dans » et non « au-dessus » de l’Église. À l’époque, il y avait une tendance à parler des « barrières confessionnelles » et à voir l’Église catholique comme une confession religieuse analogue aux autres. On risquait alors de faire une « super-Église charismatique ». Le danger était bien réel et Pierre l’a perçu très vite. En ce domaine aussi, il n’a pas été compris par beaucoup et il en a souffert. Mais aidé par le cardinal Suenens, il n’a pas dévié de sa ligne et l’avenir lui a donné raison aussi sur ce point.

Pierre a été un précurseur en ce sens qu’il a compris tout de suite, grâce à son expérience personnelle, l’importance du Renouveau charismatique et de l’effusion de l’Esprit. Il a perçu tous les fruits que cela pouvait donner, en particulier pour l’évangélisation. Mais il a vu aussi que les échecs étaient possibles, et il a été amené à naviguer au milieu des obstacles. Il lui a fallu du courage et du discernement, mais surtout un grand amour de l’Église et du Christ Sauveur.

[1] Les motions sont ces mouvements de l’Esprit Saint, dans le fond de notre cœur, qui nous inspirent, nous éclairent, nous poussent à l’action.

 

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