Un courant de grâce qui en appelle à une nouvelle Pentecôte sur l’Église se lève depuis la fin du XIXe siècle. Comment a-t-il renouvelé l’Église de sa naissance à aujourd’hui ?

Depuis le début, l’Esprit Saint occupe une place primordiale dans l’Église. N’affirme-t-on pas que l’Église est née à la Pentecôte ? Cependant l’Esprit Saint est certainement la personne de la Trinité qui a été la plus oubliée, en tout cas dans l’Église catholique latine, car les Églises orientales et les Orthodoxes ont toujours eu et maintenu une grande dévotion à l’Esprit Saint. Cependant, une série d’événements ont permis de redécouvrir l’Esprit Saint dans l’Église latine depuis la fin du 19ème siècle.

Le 20ème siècle : un siècle consacré à l’Esprit Saint

Tout commence au seuil du 20ème siècle avec une religieuse mystique italienne, sœur Elena Guerra, fondatrice des Oblates du Saint-Esprit à Lucques. Sœur Elena, surnommée par le pape Jean XXIII « apôtre de l’Esprit Saint », est animée par une conviction profonde : « La Pentecôte n’est pas finie ; en fait, c’est toujours la Pentecôte, en tous temps et en tous lieux, parce que l’Esprit Saint désire ardemment se donner à tous les hommes, et ceux qui le veulent peuvent toujours Le recevoir ; nous n’avons donc rien à envier aux Apôtres et aux premiers croyants ; nous n’avons qu’à nous disposer comme eux à bien Le recevoir et Il viendra en nous comme Il l’a fait pour eux[1]. »

Le 5 mai 1895, poussé par sœur Elena Guerra, le pape Léon XIII[2] écrit une lettre intitulée Provida matris caritate. Dans cette courte lettre, le pape demande à toute l’Église de se préparer à la fête de Pentecôte par une neuvaine solennelle au Saint-Esprit. Il propose de prier spécialement cette prière : « Envoie ton Esprit créateur et tu renouvelleras la face de la terre. » Deux ans plus tard, en mai 1897, toujours à l’instigation d’Elena Guerra, Léon XIII continue son action en publiant cette fois une encyclique sur l’Esprit Saint intitulée Divinum illud munus. Le 1er janvier 1901, premier jour de la première année du siècle, le même Léon XIII chante le Veni Creator Spiritus, comme pour consacrer le nouveau siècle à l’Esprit Saint.

Le pentecôtisme

Malheureusement, il faut bien dire que ces appels sont restés sans grand écho dans le monde catholique. En tout cas, dans un premier temps. Pourtant – est-ce une coïncidence ? –, le jour même où le pape Léon XIII chantait le Veni Creator sur le monde commence à Topeka (Kansas), aux États-Unis, ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler le pentecôtisme. Dans son école biblique, le pasteur méthodiste Charles Fox Parham a rassemblé ses étudiants. Ils lisent et travaillent les Actes des Apôtres. Pendant qu’ils sont en prière, ils font l’expérience du « baptême dans l’Esprit »[3]. Ils deviennent des chrétiens renouvelés qui exercent les charismes dont il est fait mention dans les épîtres de Paul et les Actes des Apôtres. Rapidement, bien que né au sein de l’Église méthodiste, cette nouvelle manière de vivre sa foi est rejeté par les Églises protestantes traditionnelles. Se crée donc une nouvelle Église, qui sera appelée l’Église pentecôtiste, et qui se répandra dans le monde entier. Ce n’est que cinquante ans plus tard que le mouvement pentecôtiste commence à s’implanter dans les Églises protestantes officielles aux États-Unis et qu’on trouve des protestants de différentes dénominations qui ont fait l’expérience du baptême dans l’Esprit.

Saint Jean XXIII et le concile Vatican II

Le 28 octobre 1958, le patriarche de Venise, le cardinal Angelo Roncalli, est élu pape et prend le nom de Jean XXIII. Il succède à Pie XII qui a eu un très long pontificat. Il arrive sur le siège de Pierre comme un pape de transition. Il a presque 77 ans le jour de son élection. Son pontificat durera moins de cinq ans. La première personne qu’il béatifie – est-ce encore une coïncidence ? – est justement sœur Elena Guerra, celle qui a inspiré à Léon XIII de consacrer le 20ème siècle à l’Esprit Saint.

Pendant qu’il était visiteur apostolique à Bucarest, au début des années 1930, Mgr Roncalli avait découvert un village tchécoslovaque totalement renouvelé par l’Esprit Saint, une sorte d’anticipation visible du Renouveau charismatique. Cela l’a marqué profondément et a probablement renforcé sa dévotion à l’Esprit Saint, qu’il avait vu renouveler l’Église très concrètement[4].

Très peu de temps après son élection, 25 janvier 1959, le « bon pape Jean[5] » surprend l’Église et le monde entier en convoquant un concile œcuménique à Rome et en invitant tous les chrétiens à demander à l’Esprit Saint de renouveler l’Église. Il leur propose de dire cette prière : « Ô Esprit Saint, envoyé par le Père au nom de Jésus, qui assistes l’Église de ta présence et la diriges infailliblement, daigne, nous t’en prions, répandre la plénitude de tes dons sur le Concile œcuménique. Renouvelle tes merveilles en notre époque comme une nouvelle Pentecôte. »

Jean XXIII meurt en 1963, après la première session du Concile. Paul VI lui succède et poursuit ce qu’il appelle l’« intuition prophétique » de Jean XXIII : « Il faut reconnaître, écrit-il en 1975, une intuition prophétique chez notre prédécesseur Jean XXIII envisageant comme fruit du Concile une sorte de nouvelle Pentecôte. Nous-même avons voulu nous situer dans la même perspective et dans la même attente… Non que la Pentecôte ait jamais cessé d’être actuelle tout au long de l’histoire de l’Église, mais si grands sont les besoins et les périls de ce siècle, si vastes les horizons d’une humanité portée à la coexistence mondiale et impuissante à la réaliser, qu’il n’y a de salut qu’en une nouvelle effusion du don de Dieu. Que vienne donc l’Esprit créateur pour renouveler la force de la terre. »[6]

Il faut noter aussi qu’avant même l’apparition du Renouveau charismatique catholique, le concile Vatican II a ouvert la porte à l’exercice des charismes dans l’Église. Ce point provoqua un débat entre les pères conciliaires. Certains, sans nier l’existence des charismes, par exemple chez les grands saints, considéraient qu’ils avaient été une aide spéciale du Seigneur pour lancer son Église, un peu comme les fusées qui aident la navette spatiale à décoller et qui sont ensuite abandonnées. D’autres, avec le cardinal Léon Joseph Suenens[7], ont défendu l’actualité des charismes dans la vie de l’Église. C’est cette position qui a été adoptée par les Pères conciliaires. Les documents du Concile évoquent en effet les charismes à plusieurs reprises, comme par exemple dans la constitution sur l’Église Lumen gentium, au numéro 12 :

« En outre, le même Esprit Saint non seulement sanctifie le Peuple de Dieu, le conduit et l’orne de vertus au moyen des sacrements et des ministères mais, “en distribuant à chacun ses dons comme il lui plaît” (1 Cor 12, 11), il dispense également, parmi les fidèles de tout ordre, des grâces spéciales qui les habilitent à assumer des activités et des services divers, utiles au renouvellement et à l’expansion de l’Église, suivant ces paroles : “À chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun” (1 Cor 12, 7). Ces charismes, qu’ils soient extraordinaires ou plus simples et plus répandus, sont ordonnés et adaptés d’abord aux besoins de l’Église : ils doivent donc être accueillis avec gratitude et joie spirituelle. Cependant, il ne faut pas demander imprudemment les dons extraordinaires, pas plus qu’il ne faut en attendre présomptueusement les fruits des travaux apostoliques. C’est à l’autorité ecclésiastique qu’il appartient de juger de l’authenticité et de la mise en œuvre de ces dons ; et c’est aussi à elle qu’il appartient spécialement de ne pas éteindre l’Esprit, mais de tout examiner et de retenir ce qui est bon (cf. 1 Th 5, 12 et 19-21). »

Le Renouveau charismatique catholique

Le terrain était donc préparé pour qu’en février 1967, moins de deux ans après la clôture du concile Vatican II, puisse naître le Renouveau charismatique dans l’Église catholique. Ce Renouveau naît – encore une coïncidence ? – à l’université catholique de Duquesne, en Pennsylvanie (USA), fondée au 19ème siècle par les Spiritains[8], et dont la devise est : « C’est l’Esprit qui donne la vie. » Au cours d’une retraite, vingt-cinq étudiants travaillent sur le livre des Actes des Apôtres. Ils commencent chaque session d’enseignement en priant le Veni Creator[9]. Dans la soirée du samedi, la moitié d’entre eux est attirée dans la chapelle, sans s’être concertés, et ils reçoivent le baptême dans l’Esprit Saint[10]. À la suite de cette expérience, des groupes de prière et des communautés commencent à essaimer dans l’Église catholique, d’abord aux États-Unis, puis dans le reste du monde. Ce Renouveau, qui se répand rapidement dans l’Église, a une particularité assez unique : il n’a pas de fondateur. Ou plutôt, son fondateur n’est-il pas l’Esprit Saint lui-même ?

En 1975, le pape Paul VI accueille à Rome 10 000 pèlerins du Renouveau charismatique catholique venant du monde entier et conduits par le cardinal Suenens. Le pape les accueille dans la Basilique Saint-Pierre et les encourage en déclarant que « le Renouveau est une chance pour l’Église »[11]. Depuis cette parole historique, tous les papes ont encouragé le Renouveau charismatique.

Avec l’élection du pape François, une nouvelle étape a été franchie. En effet, le pape Bergoglio est le premier pape à avoir expérimenté lui-même l’effusion de l’Esprit telle qu’elle est vécue dans le Renouveau charismatique. C’était au cours d’une assemblée œcuménique, à Buenos Aires. Aussi considère-t-il également le Renouveau charismatique comme un « courant de grâce » pour toute l’Église. Il reprend l’intuition du cardinal Suenens, qui disait : « Puisse le Renouveau charismatique disparaître en tant que tel et se transformer en une grâce de Pentecôte pour toute l’Église : pour être fidèle à son origine, le fleuve doit se perdre dans l’océan[12]. » C’est pourquoi le pape François demande aux membres du Renouveau de répandre la grâce de l’effusion de l’Esprit dans toute l’Église : « Le Renouveau charismatique est une grande force au service de l’annonce de l’Évangile, dans la joie de l’Esprit Saint. Vous avez reçu l’Esprit Saint qui vous a fait découvrir l’amour de Dieu pour tous ses enfants et l’amour de la Parole. […] J’attends de vous que vous partagiez avec tous, dans l’Église, la grâce du baptême dans l’Esprit Saint. »[13]

Nous le voyons, nous vivons à une époque particulière de l’histoire de l’Église, une époque où l’Esprit Saint est répandu avec force. Il semble bien que Dieu ait écouté la prière que l’Église a faite à la suite de saint Jean XXIII pour que lui soit donnée « comme une nouvelle Pentecôte ».


[1] Cité par Kim Catherine-Marie Kollins, Au tournant du XXème siècle. Perspective Catholique, dans http://www.burningbushinitiative.com/francais/histoire.htm

[2] Célèbre pour avoir écrit la première encyclique sociale, Rerum novarum (15 mai 1891).

[3] Dans les milieux anglophones et pentecôtistes, l’expérience de l’effusion de l’Esprit est appelée « baptême dans l’Esprit ».

[4] Voir à ce propos Patti Mansfield, Comme une nouvelle Pentecôte. Les débuts du Renouveau charismatique dans l’Église Catholique, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 1992, p. 27-29. Ce livre vient d’être réédité : Patti Gallagher Mansfield, Comme une nouvelle Pentecôte. Le renouveau charismatique, courant de grâce dans l’Église catholique, Nouan-le-Fuzelier, Éd. des Béatitudes, 2016.

[5] Surnom que le peuple de Rome n’a pas tardé à donner à son évêque, Jean XXIII, qui a marqué le monde par sa grande bonté.

[6] Paul VI, Gaudete in Domino, chapitre VII (9 mai 1975).

[7] Cardinal belge, un des trois modérateurs du Concile, qui a joué ensuite un rôle important dans le développement et l’intégration du Renouveau charismatique dans l’Église catholique.

[8] Congrégation missionnaire dédiée à l’Esprit Saint.

[9] Il s’agit d’une hymne à l’Esprit Saint traditionnelle dans l’Église.

[10] Ce n’est que plus tard que l’expression « effusion de l’Esprit » s’imposera, surtout dans les milieux ecclésiaux francophones, pour éviter toute confusion avec le sacrement de baptême.

[11] Paul VI, Discours aux participants du 3ème Congrès international du Renouveau charismatique catholique, 19 mai 1975.

[12] Citation du cardinal Suenens, reprise par le pape François dans son allocution au Renouveau charismatique catholique italien, place Saint-Pierre, le 6 juillet 2015.

[13] Pape François, Discours aux participants de la 37ème convocation nationale du Renouveau dans l’Esprit, Stade olympique de Rome, Dimanche 1er juin 2014.

 

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