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De nos envoyé spéciaux (Philip Milligan et David Boyles)
Jeudi le 16 septembre, l’Ecosse. 10h30, heure locale : Benoit XVI arrive à Edimbourg dans la belle lumière matinale qui souvent inonde la capitale d’Ecosse à l’automne. Puisque venu à l’invitation de Sa Majesté le Reine Elisabeth, le Chef d’Etat, c’est d’abord elle qui a accueilli le Pape à sa résidence officielle. Le Palais de Holyrood (Sainte-Croix en vieil écossais) jouxte les restes de l’abbaye du même nom établi au XIIème siècle par le roi David I, fils de Ste Marguerite d’Ecosse. Puisque Chef d’Etat, la reine est aussi chef de l’Eglise Anglicane et de l’Eglise d’Ecosse (Eglise Presbytérienne). Les simples expressions de bienvenue à Edimbourg sont donc chargées d’histoire, à 450 ans du ‘parlement de la Reforme’, tenu dans la même ville, qui a interdit la foi catholique en 1560. Le Reine remercie le Pape de l’aide du Saint-Siège dans le processus qui a amené la paix en Irlande du Nord, le vendredi saint 1997. Le Pape salue la tradition chrétienne si évidente dans l’histoire et les institutions de la Grande-Bretagne, le courage de son peuple dans la lutte contre « l’extrémisme athée » des Nazis en 1940, et remercie pour la collaboration si féconde avec le gouvernement britannique dans la réduction de la dette des pays pauvres et les campagnes mondiales de désarmement. Puis il affirme combien la liberté religieuse et sa célébration publique est importante comme expression de la tolérance dont ce pays est si fier. A la relecture on voit déjà s’annoncer deux thèmes clef des jours qui suivront : les racines chrétiennes du Royaume-Uni comme constitutif de son présent, et la liberté religieuse, qui garantit la liberté de conscience, comme clef pour son avenir. 12h00 : Passage du Pape dans sa Popemobile sur les boulevards les plus connus de la ville, devant une foule que la police estime à 125,000 personnes : jeunes et moins jeunes, fervents et curieux, mais surtout des heureux ! Certains venus de loin. Notons que la ville d’Edimbourg compte une population de 500 000, dont environ 85,000 sont catholiques.
16h45 : Déplacement pour parcourir les 90 km qui sépare Edimbourg de Glasgow, et Messe dans le grand parc municipal avec 70,000 participants et la quasi-totalité des prêtres en Ecosse. Certains pèlerins venus des iles d’Ecosse à l’ouest et au nord avaient voyagé par bateau, train et ensuite bus pour y arriver. Après l’arrivée du Pape à travers la foule enthousiaste, cette même foule a accueilli avec soin l’invitation de se préparer en silence à la Messe. Un silence qui a duré 9 minutes, nous fait remarquer, non sans étonnement, le journal télévisé du soir. Une belle liturgie avec une musique pleine des résonances typiquement écossaises – des chorales, des cuivres, des cornemuses, des chants de tradition celte et latine, et des compositions commandées des plus connus des compositeurs écossais contemporains. L’Ecosse est chrétienne depuis seize siècles, nous rappelle l’archevêque de Glasgow. Aujourd’hui, nous fêtons Saint Ninian : écossais formé à Rome, contemporain connu de St Martin de Tours, ordonné évêque et envoyé par le Pape pour l’évangélisation des basses terres d’Ecosse à la fin du quatrième siècle. Il fut suivi des saints Colomban, Mungo (qui fonda la ville de Glasgow), Marguerite, et bien d’autres qui ont aidé à évangéliser l’Ecosse et la partie occidentale de l’Europe dans le premier millénaire chrétien. Et puis, des martyrs comme John Ogilvie, pendu à Glasgow en 1615, qui sont revenus comme missionnaires pour donner leur vie dans ces terres en temps de persécution protestante. Lors de son homélie, le Pape donne comme un envoi en mission à cette Eglise qui s’est vue attribuée dès le XIIème siècle le titre de « fille spéciale de l’Eglise de Rome » : Au fidèles laïcs : « L'évangélisation de la culture est d'autant plus importante de nos jours, alors qu'une "dictature du relativisme" menace d'obscurcir l'immuable vérité sur la nature humaine, sa destinée et son bien suprême … La société d’aujourd’hui a besoin de voix claires qui proposent notre droit de vivre non pas dans un jungle de libertés arbitraires et destructives, mais dans une société qui travaille pour le bien véritable de ses citoyens et propose de les guider et les protéger devant leurs propres faiblesses et fragilités ». Aux évêques : qu’un de leurs premiers devoirs pastoraux est la sanctification de leurs prêtres. « Priez avec eux pour des vocations ». Aux prêtres : « vous êtes appelés à la sainteté et à servir le peuple de Dieu en modelant vos vies sur le mystère de la croix du Seigneur. Prêchez l'Evangile avec un cœur pur et une conscience claire.» Et aux jeunes : « menez une vie digne du Christ et digne de vous-mêmes … Il n'y a qu'une seule chose qui soit durable, l'amour de Jésus-Christ pour chacun de vous personnellement. Cherchez-le, connaissez-le et aimez-le, et il vous rendra libres de l'esclavage d'une existence attrayante mais superficielle » Tandis que la Messe se conclut et le Saint-Père s’envole pour Londres (signal d’appel de l’avion : ‘Shepherd One’), la parole travaille déjà dans les cœurs.
Vendredi 17 septembre, l’Angleterre (Londres) 9h00, heure locale : Twickenham, à St Mary’s University College, établi en 1850 pour former des instituteurs pour les populations catholiques pauvres de l’Angleterre. D’abord, une rencontre de prière avec des membres des congrégations dédiés à l’éducation des enfants. Ensuite plus de 3000 enfants rencontreront le Pape. Ils représentent la plupart des 2300 écoles catholiques de l’Angleterre et le Pays de Galles. Des dizaines de milliers d’enfants participent à la rencontre dans leurs propres écoles, reliés par l’internet. Les paroles du Pape : “Ce que Dieu veut le plus pour chacun de vous est que vous deveniez des saints. Il vous aime beaucoup plus que ce que vous pouvez même commencer à imaginer, et il veut votre plus grand bien… “Quand nous sommes jeunes, nous pensons souvent à des personnes qui nous inspirent … Ma question pour chacun de vous est: quelles sont les qualités que tu vois dans d’autres que tu aimerais le plus avoir? Quel type de personne voudrais-tu être, vraiment?... “La clef est très simple – le vrai bonheur se trouve en Dieu. Nous devons avoir le courage de mettre notre espérance la plus profonde en Dieu seul… Lui seul peut accomplir les besoins les plus profonds de nos cœurs.” Il ne s’agit pas de paroles qui valent seulement pour les enfants, on dirait !
Ensuite une rencontre avec les chefs des diverses religions présentes en Angleterre. Le rabbin chef Lord Jonathan Sachs - nous sommes à la veille du Yom Kippour - considère le décret de Vatican II Nostra Aetate comme le moment le plus significatif depuis des siècles dans le dialogue interreligieux. Et le Saint Père : va ensemble notre dialogue face à face et notre marche côte à côte pour parler de Dieu aux hommes de notre temps. Va ensemble le respect de la liberté de conscience individuelle entre religions, et la promotion de la liberté religieuse dans la société, en dialogue avec tous les savoirs. 16h00 : Premier des trois moments historiquement signifiants qui viendront durant cette journée : c’est la rencontre avec l’Archevêque de Canterbury, Dr Rowan Williams, primat de l’Eglise anglicane, à sa résidence officielle londonienne de Lambeth Palace. Rencontre de grande cordialité, avec des paroles publiques centrées sur le chemin si important déjà parcouru dans la recherche pour la communion depuis un siècle. Le chemin œcuménique fait partie de comment l’Evangile est annoncé à la société moderne. Les paroles du Pape : « Dans la fidélité à la volonté du Seigneur… nous reconnaissons que l’Eglise est appelée à être inclusive, mais jamais au dépens de la vérité chrétienne » De John Henry Newman : sa « vision ecclésiale a été nourrie de ses fondements anglicans et a maturée pendant ses années de ministère ordonné dans l’Eglise Anglicane. Il peut nous enseigner les vertus que l’œcuménisme exige : d’une part il a été poussé à suivre sa conscience, même au prix de grand sacrifice personnel ; d’autre part la chaleur de son amitié continue avec ses anciens collègues l’a poussé à explorer avec eux…les questions qui les séparaient, inspiré par un désir profond pour l’unité dans la foi ».
17.00 : Après un entretien privé entre le Pape et l’Archevêque qui dépasse largement l’horaire prévu, voici le passage en Popemobile le longue de la Tamise jusqu’à Westminster, siège millénaire du gouvernement, devant une foule dont le nombre et la joie impressionnent toujours plus les médias.
17.20 : C’est le deuxième moment historique de la journée : le Pape s’adresse aux deux chambres de la législature et à divers figures nationales, telles Gordon Brown, Tony Blair et Margaret Thatcher. Pour cet « Address to British Society », le lieu est Westminster Hall, construit en 1099 par le Roi Guillaume II Normand, pour l’accueil de dignitaires étrangers et les grands banquets officiels de son royaume. Lieu des tribunaux du roi depuis 1178, c’est ici que Sir Thomas More a été condamnée à mort devant ses pairs en 1535 pour haute trahison. La Pape évoque Thomas More comme « admiré par les croyants et les non-croyants pour l’intégrité avec laquelle il a suivi sa conscience, même au prix de déplaire au souverain dont il était « un bon serviteur », puisqu’il choisit de servir Dieu en premier ». Il y a beaucoup d’éléments dans la tradition parlementaire britannique qui trouvent leur écho dans la doctrine sociale de l’Eglise, mais les questions qui apparaissent dans le procès de Thomas More sont toujours présentes : « Ces questions nous amènent directement aux fondements éthique du discours politique et civil. Si les principes moraux qui sous-tendent le processus démocratique ne sont déterminés par rien de plus solide que le consensus social, alors la fragilité du processus démocratique devient évidente à tous –et voici le vrai défi pour la démocratie ». Et encore : "Où, donc, se trouve le fondement éthique des choix politiques? La tradition catholique maintient que les normes objectives qui gouvernent l’agir juste sont accessibles à la raison… le rôle de la religion dans le débat politique n’est pas tant de fournir ses normes, comme si des non-croyants ne pouvaient pas les connaître – et encore moins de fournir des solutions politiques … - mais d’aider à purifier et éclairer l’application de la raison à la découverte des principes moraux objectifs. Et pour la société britannique d’aujourd’hui: “La religion, autrement dit, n’est pas pour la législature un problème à résoudre, mais une contribution vitale à la conversation nationale. A la lumière de ceci, je ne peut que dire ma préoccupation à la croissante marginalisation de la religion, particulièrement du Christianisme, qui a lieu même dans des nations qui insiste beaucoup sur la tolérance…. Certains prétendent - paradoxalement avec l’intention d’éliminer toute discrimination - qu’ à des Chrétiens avec responsabilités de vie publique il doit être parfois exigé d’agir contre leur conscience. Ce sont des signes inquiétants d’une difficulté d’apprécier … le rôle légitime de la religion sur la place publique ». L’histoire nous dira combien ce discours fait date dans le magistère de Benoit XVI, mais l’impact pourrait retentir bien au-delà des frontières du Royaume-Uni. 18h00 : Troisième moment historique de la journée : au milieu de longs applaudissements, le pape quitte Westminster Hall pour se rendre à quelques mètres à Westminster Abbey, église dédiée à St Pierre et construite par le Roi St Edouard le Confesseur dans au XIème siècle pour accomplir un vœu fait au Pape. Là, après la cérémonie des vêpres - de toute beauté - présidée ensemble par l’Archevêque de Canterbury et le Pape, et marquée par un mémorable baiser de la paix, ils vénèrent le tombeau du seul roi anglais canonisé.
Samedi 18 septembre, l’Angleterre (Londres) 9.00, heure locale : En début de matinée le premier ministre et le les chefs des deux autres grands partis politique de la Grande-Bretagne rendent visite au Pape, chacun à leur tour pour un entretien personnel. Ensuite, une belle et festive Messe a lieu à la Cathédrale Catholique de Westminster. Naturellement la cathédrale est remplie, mais plusieurs milliers de personnes, notamment des jeunes, sont sur le parvis de la Cathédrale, suivant la cérémonie sur un grand écran. De manière inattendue, lors de son homélie, le Pape évoque le devoir de l’Eglise pour la protection de l’enfance, et sa douleur aux manquements des hommes d’Eglise dans ce devoir. Les reportages de l’événement, et la blogosphère, montreront que la franchise et la sincérité de ses propos sont reçues favorablement par de nombreux commentateurs d’une part, et très largement par un public qui souvent n’avait pas eu auparavant l’opportunité d’entendre le Pape parler en direct sur ce sujet, d’autre part. Plus tard dans la journée, dans l’intimité de la nonciature où il loge, le Pape rencontrera personnellement plusieurs victimes d’abus contre des mineurs, s’entretenant avec eux pendant longtemps. Dans son discours le lendemain aux évêques, le Pape saluera les structures de protection de l’enfance que l’Eglise en Angleterre et du Pays de Galles a mis en place depuis une dizaine d’années et qui maintenant servent de modèle pour tout le pays. 17h00 : En fin d’après-midi le Pape visite une maison pour les personnes âgées malades. Depuis les premières réflexions sur les étapes du voyage, il y a eu la volonté de rendre visible des secteurs de la population qui souvent sont oubliés de la société, et qui parfois même font peur. Le Pape parle de sa propre difficulté d’accueillir les contraintes que la vieillesse amène, et il parle de l’engagement de l’Eglise en faveur de la dignité de toute vie humaine. Paroles d’encouragement pour les personnes âgées, mais paroles fortes pour la société, puisque des projets de loi pour permettre l’euthanasie sont actuellement à l’étude aux parlements de Westminster et d’Edimbourg.
18h00 : La Popemobile évolue dans les rues les plus connues du centre-ville de Londres, passant par The Mall et Buckingham Palace, en route pour une veillée de prière à Hyde Park. La police indique 300,000 personnes dans la rue pour saluer le Pape sur ce parcours, dans la joie et les chants. L’étonnement des médias vient à la fois du nombre et de l’enthousiasme de la foule. La police évalue à 5000 les participants d’une contre-manifestation très médiatisé ‘Protest the Pope’.
18h30 : La veillé de prière à Hyde Park, autour de la figure de John Henry Newman est marqué par des hymnes et prières écrit par le Cardinal Newman, par les paroles du Pape et par un long moment d’adoration et de bénédiction avec le Saint-Sacrement. Les journalistes soulignent l’attention et le silence de la foule quand vient le moment pour le Pape de leur adresser la parole. Foule de plus de 80,000personnes de tous âges. Une observation fréquente des Médias : partout où le Pape parle, les gens sont avides de ses paroles et attentifs à les recevoir.
Dimanche 19 septembre, l’Angleterre (Birmingham) 9.00 : Messe de Béatification du Cardinal John Henri Newman. Benoit XVI a voulu personnellement béatifier le Cardinal Newman, dont il est depuis longtemps un grand connaisseur : grande figure non seulement pour les catholiques, mais pour l’histoire et la culture de la Grande-Bretagne. Dans sa personne en trouve comme en synthèse, les différents messages de cette visite où le Pape parle à la fois aux catholiques et à la société britannique toute entière. Le rayonnement intellectuel et culturel de Newman, déjà à son époque, est étonnant : sa préoccupation pour l’éducation de toute la personne humaine, pour la primauté de la raison et de la conscience, pour la place du christianisme dans la vie publique comme antidote à un sécularisme rationaliste et relativiste, pour l’importance du dogme comme correctif et normatif d’une vision trop subjective et individualiste de l’expérience de foi chrétienne. Aussi frappant est son rayonnement de sainteté : déjà pasteur anglican, il travaillait d’abord avec les pauvres en banlieue d’Oxford avant d’intégrer des postes prestigieux à l’université. Après le choix de devenir catholique - incompréhensible pour son entourage et jamais accepté par ses proches – c’est aussi avec les pauvres qu’il travaillera, fondant l’Oratoire de Birmingham et une école primaire et secondaire qui existe toujours. Ainsi, une des plus grandes figures intellectuelles de l’époque est aussi un pasteur, proche des pauvres, persuadé que c’est l’amour qui convainc. Nommé cardinal à l’âge de 78 ans, sans avoir était évêque, son blason porte cette phrase : « le cœur parle au cœur ». Pour la Messe, le temps a changé mais non pas l’ambiance. Les premières pluies du voyage papal ne font que souligner la joie paisible et priante des 55,000 pèlerins présents à la Messe de béatification. Sont choisis des hymnes et prières composés par Newman, connu de la liturgie anglophone catholique et anglicane. Sont nombreux les anglicans qui, eux aussi, prennent de Newman un encouragement pour leur vie chrétienne et qui le vénèrent comme un saint. L’Eglise attribue à l’intercession de Newman la guérison miraculeuse d’un diacre permanent américain, Jack Sullivan, en 2001. C’est jack Sullivan lui-même qui proclamera l’Evangile à cette Messe de béatification.
17.00 : Après un déjeuner et temps d’entretien avec les évêques de l’Angleterre, du Pays de Galles et de l’Ecosse, le Pape rencontre tous les séminaristes des trois pays. Ensuite les paroles d’adieu à l’aéroport de Birmingham par le Premier Ministre, David Cameron, ne font que souligner combien ces quatre jours ont été un témoignage de foi et un moment historique pour la Grande-Bretagne toute entière : "Vous avez proposé un message non seulement à l’Eglise Catholique mais à chacun de nous, que nous ayons une foi ou non... La foi fait partie du tissu de ce pays. Cela l’a toujours été, elle le sera toujours... (Elle est) une partie vitale de notre débat national et de cela nous en sommes fiers... Vous avez véritablement invité le pays tout entier à se réveiller et à réfléchir, et cela ne peut être qu’une bonne chose… Sainteté, votre présence ici a été un grand honneur pour notre pays”. Paroles du Pape Benoît XVI prononcées après son voyage, le 24 septembre 2010 : "ce voyage apostolique m'a consolidé dans une profonde conviction: les anciennes nations d'Europe ont une âme chrétienne qui constituent un tout avec le génie et l'histoire de leurs peuples respectifs ".
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