«Si Jésus avait été joueur de rugby, à quel poste
l'auriez-vous sélectionné ? » La question s'adresse à Marc Lièvremont,
entraîneur du Quinze de France. On est prêt à parier quelques deniers que c'est
la première fois qu'on la lui pose. Elle émane d'un paroissien. Dans un sourire,
le sélectionneur répond : « Jésus pourrait jouer partout mais je suis persuadé
qu'il aurait surtout fait un très bon talonneur. C'est un poste essentiel qui
demande beaucoup de générosité. Le numéro 2 est le meneur. Il donne le ton. Et
n'oubliez pas qu'en mêlée, il a toujours les bras en croix. » Éclat de rire chez
les fidèles qui ont rempli l'église du Sacré-Coeur en ce mercredi soir.
L'histoire est étonnante et réjouissante. Elle est née dans
cette église bordelaise offerte à la Communauté de l'Emmanuel. Celle-ci compte
en son sein Patrice Gaudin, jeune prêtre de 36 ans, qui n'a jamais oublié
qu'avant d'enfiler la soutane, il avait chaussé les crampons d'un « seconde
latte ». Pendant la Coupe du monde de rugby, un écran géant trônait dans le
jardin du presbytère. Il se trouve également qu'un des fidèles de la paroisse,
François Pelletier, est un proche de Pierre Villepreux, grand nom du rugby
devant l'Éternel. Toutes les conditions sont réunies pour tenter d'inviter un
sportif qui viendrait s'entretenir des valeurs de ce sport avec les pratiquants
de la foi.
C'est ainsi que Marc Lièvremont est approché. C'est ainsi que
Marc Lièvremont a accepté. « Au-delà de mes fonctions, j'essaye d'être
disponible pour partager ma passion. Que ce soit dans une église ne me dérange
pas. Avec mes six frères et ma soeur, nous avons reçu une éducation religieuse,
même si je dois reconnaître que je m'en suis éloigné. N'empêche que j'ai gardé
l'essentiel des valeurs chrétiennes et je devais bien ça à ma maman », explique
l'entraîneur du Quinze de France.
Voilà comment l'ancien troisième ligne de Perpignan et du
Stade Français, vingt-six fois international et participant à la fameuse
demi-finale de 1999, contre les All-Blacks, s'est retrouvé dans le presbytère du
Sacré-Coeur. Un petit repas et un débriefing d'avant la rencontre ont été
nécessaires. Cette fois, ce n'est pas lui qui donne les consignes et les détails
techniques. « Nous avons discuté des thèmes qu'il voulait aborder. Ceci pour le
mettre à l'aise, car nous ne voulions pas que la demeure du Christ soit pour lui
aussi impressionnante qu'une troisième ligne néo-zélandaise ou les choeurs de
Twic-kenham », s'amuse le prêtre Patrice Gaudin.
Invitation sur Facebook
Pour accueillir frère Marc, la coquette église XIXe est
bondée. Les jeunes de la paroisse ont bien fait les choses. Les tracts ont servi
d'invitation et l'information a été relayée sur Facebook. Intitulé de la veillée
: « Foi et vie, quel match ! » Quatre chaises hautes sont installées devant
l'autel. Les feuilles de chant sont distribuées dans les rangs pendant que la
chorale prend place. Flûtes traversières, clarinettes et percussions
accompagnent les louanges. Et Marc Lièvremont apparaît à 21 heures.
D'abord intimidé comme un enfant de choeur, les questions de
Capucine et Benoît le dérident. Parler rugby est la meilleure thérapie pour
combattre la timidité. Les bons mots tombent et détendent l'atmosphère. « C'est
le seul sport de combat pratiqué en équipe. Ses valeurs essentielles sont la
solidarité, l'altruisme, la générosité, le partage et le respect de l'adversaire
et des règles. C'est un jeu intelligent et bizarre à la fois, mais pouvait-il en
être autrement, ayant été inventé par les Anglais ? » Applaudissements. La
charité chrétienne peut s'arrêter dès lors qu'on en vient à parler du meilleur
ennemi, à qui on n'a jamais tendu la joue gauche. Comme plus beau souvenir en
tant qu'entraîneur, il cite, sans hésiter, la montée de l'US Dax en Top 14 après
sa victoire sur La Rochelle, au stade Chaban-Delmas de Bordeaux. En tant que
joueur, il avoue que le fait d'avoir été sélectionné en équipe de France avec
son frère cadet, Thomas, « est émouvant et exceptionnel ».
La mi-temps de cette rencontre en terrain inattendu survient.
Retour au presbytère, vestiaire d'un soir. Dans l'église, les louanges « Je veux
chanter ton amour », « Que vienne ton règne » et « À toi puissance et gloire »
reprennent de plus belle. Marc Lièvremont réapparaît. Sur les questions de
religion pure, il botte en touche avec élégance. « J'ai eu beau chercher, je
n'ai pas trouvé de chapelle au centre d'entraînement de Marcoussis. » Pourtant,
lui qui, comme ses frères « rubipèdes », Thomas et Mathieu, porte un prénom
biblique n'est jamais loin de la foi. Il vante l'esprit club qu'il veut
instaurer en équipe de France, il parle avec émotion du pilier dacquois Julien
Brugnaut, qu'il avait sélectionné avant de se résigner à l'écarter. « J'aime mes
joueurs. Ils doivent avoir confiance en moi. Lorsque je n'en prends pas un dans
l'équipe, je suis le premier à l'appeler pour le lui dire. Je suis de ceux qui
font ce qu'ils disent. »
Autographes devant l'autel
Chabal (« Hou ! hou ! » dans les rangs), le haka, la
notoriété, professionnalisme et bénévolat sont des thèmes abordés. Patrice
Gaudin est aux anges. Marc Lièvremont vient de l'inviter à venir quand il le
désirera à Marcoussis. Le prêtre s'amuse et cite dans la Bible le passage qui
lui semble le plus approprié au rugby : « Il y a plus de plaisir à donner qu'à
recevoir. »
Disponible, souriant et aimable, le sélectionneur laisse venir
à lui les enfants et les plus grands. Il signe des autographes pendant de
longues minutes devant l'autel et pose pour les photos qui s'accumulent dans les
portables. La rencontre a duré plus de deux heures. Comme ça, juste pour le
plaisir de partager. En cette soirée, l'église du Sacré-Coeur, dont les flèches
se détachent comme des perches sur un terrain de rugby, porte bien son nom. Par
la bonne grâce de Monsieur Lièvremont. - JACKY SANUDO-