Amoris Laetitia : La doctrine n’a pas changé, c’est le monde qui a changé !

© Pontifex en Images pour Il est vivant !

Accueillir l’exhortation apostolique La joie de l’amour ! C’est le titre du numéro que le magazine Il est vivant ! vient de publier. Comprendre Amoris Laetitia suppose d’entrer dans la démarche du Pape François. Pour Frédéric Louzeau, prêtre, professeur de théologie à la faculté Notre-Dame et directeur du pôle de recherche du Collège des Bernardins à Paris, le Pape souhaite transformer la doctrine de l’Eglise « en un itinéraire de croissance humaine et spirituelle pour des personnes de chair et de sang« .  Il l’explique aux lecteurs d’ Il est vivant ! dans un entretien exceptionnel que nous publions ici intégralement.

Ilestvivant ! : Quelle était l’intention du pape en convoquant les deux séances du synode sur la famille, qui se traduit, aujourd’hui dans ce texte ?

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 Frédéric Louzeau Il voulait que l’Église progresse dans sa capacité à annoncer l’Évangile de la famille à un moment où, partout dans le monde, beaucoup d’hommes et de femmes doutent que l’expérience du mariage et de la famille soit une bonne nouvelle et un lieu d’épanouissement. Il souhaitait remettre tous les chrétiens non seulement en capacité d’accueillir eux-mêmes la présence du Christ sauveur dans leur vie familiale mais aussi de l’annoncer, et par là d’encourager l’humanité à construire ces familles, lieu de bonheur et de bénédiction. L’objectif du pape François s’inscrit dans la conversion pastorale et missionnaire à laquelle il invite toute l’Église.

C’est-à-dire ?

FL Que l’Église doit progresser dans sa capacité à accompagner les personnes et à communiquer l’Évangile comme une véritable bonne nouvelle, désirable et offerte, et non comme quelque chose de très abstrait et inaccessible.

Qu’est-ce que cette bonne nouvelle de la famille ?

FL C’est que, dans l’expérience conjugale et familiale, le Christ est présent, qu’il agit, qu’il assume, qu’il sauve et qu’il bénit toutes les relations qui la constituent. Je m’attendais d’ailleurs à ce que cette exhortation apostolique, fruit d’un synode, s’intitule « L’évangile de la famille ». François emploie souvent cette expression. Mais, à ce titre, il a préféré « La joie de l’amour ». Ce n’est pas anodin. Le pape veut que nous soyons remplis de joie en discernant l’amour de Dieu à l’œuvre dans la famille. D’une part, il invite les familles à goûter et savourer cette joie de l’amour pour vivre pleinement leur vocation. D’autre part, il souhaite que nous soyons capables de regarder toute famille et toute personne dans ce regard de joie. Alors nous pourrons aborder des questions plus complexes d’accompagnement, de discernement, de préparation au mariage, etc. C’est cette “ouverture des yeux”, liée à la reconnaissance de l’action concrète du Christ au sein des familles, qui nous permet d’aborder l’exhortation apostolique dans des dispositions appropriées.

Cette joie de l’amour, peu semblent la vivre aujourd’hui…

FL Je dirais l’inverse. Je pense que beaucoup d’hommes et de femmes sur notre planète expérimentent cette joie de la vie familiale, même s’ils n’ont pas de mots pour le dire, même s’ils n’ont pas pleine conscience de qui leur donne cette joie, même s’ils affrontent des épreuves. Aujourd’hui la famille est le grand refuge pour une majorité, même dans des situations cabossées. Il se vit beaucoup d’amour dans la plupart des familles. Les chrétiens doivent ouvrir les yeux pour voir cet amour du regard même de Jésus et s’en réjouir. « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien, dit le maître de la parabole des ouvriers de la 11e heure ? Ou bien ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ? » (Mt 20,15).

Le titre donne donc la bonne clé pour entrer dans ce texte ?

FL Oui car il s’agit précisément d’entrer dans la joie de l’amour et, pour ce faire, d’en demander humblement la grâce. La deuxième grande clé de lecture, c’est l’option préférentielle pour les pauvres appliquée à la pastorale familiale.

Certains ont l’impression que le pape François est en rupture avec ses prédécesseurs. Qu’en pensez-vous ?

FL C’est une erreur de perspective. François a procédé dans ce texte de manière analogue à la méthode mise en œuvre dans son encyclique Laudato Si sur le « soin de la maison commune » (2015). Les papes précédents avaient déjà fourni beaucoup d’éléments de réflexion sur l’écologie. Le pape François a ordonné ces éléments dans un itinéraire de conversion spirituelle.
Pour Amoris Laetitia, il procède de la même manière. Il agence les éléments de doctrine apportés par ses prédécesseurs, notamment Jean Paul II, en un parcours de conversion, de changement de vie. En quelque sorte, on pourrait dire qu’il “métabolise” les éléments de la doctrine pour les rendre comestibles. Depuis 40 ans, la doctrine chrétienne dans le domaine conjugal s’est développée d’une manière exceptionnelle, en particulier avec la théologie du corps de Jean Paul II, mais comment faire pour qu’elle descende dans le concret et que les personnes y reconnaissent leur bien ? Il faut que tout cela se traduise en un itinéraire humain et spirituel, fort et joyeux. L’Église ne peut pas se contenter de présenter un modèle idéal, elle doit accompagner et stimuler la croissance des personnes. C’est ce que propose le pape dans ce texte et de manière méthodique. Cette méthode tient au charisme de saint Ignace de Loyola. C’est en effet le propre de ses Exercices spirituels que de faire descendre les vérités de la foi dans le concret de choix existentiels. Le retraitant fait sienne les grandes vérités de la foi et les incarne dans un choix de vie.

N’y a-t-il pas quand même un changement de discipline dans l’Église ?

FL Non. Il n’y a de changement ni de doctrine, ni de discipline (c’est-à-dire des lois générales qui gouvernent la vie matrimoniale).
Amoris Laetitia est simplement un nouvel encouragement au discernement responsable, personnel et pastoral des situations particulières. Le pape renvoie en réalité à une pratique pastorale très ancienne et très traditionnelle, celle du discernement au cas par cas et au for interne par les pasteurs. L’Église sait bien ce qu’est le péché. Mais elle sait aussi qu’il y a des conditionnements et des circonstances qui diminuent la responsabilité des actes. Le pape dit : « Il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une situation “dite irrégulière” vivent dans une situation de péché mortel qui les prive de la grâce sanctifiante » (n° 301). Le discernement doit aider à trouver des chemins de croissance. Les papes précédents Jean Paul II et Benoît XVI avaient déjà parlé de la nécessité de discerner chaque cas. Le pape François apporte un éclairage nouveau sur la prise en compte des conditionnements actuels de notre société et encourage les pasteurs à discerner les situations dans leur particularité.

En quoi consiste cet éclairage nouveau apporté par François ?

FL Il a une conscience très vive de la transformation des sociétés durant ces dernières décennies, dans le domaine conjugal et familial. Dans le chapitre 2, qui s’appuie sur l’analyse des pères synodaux, il dresse le constat d’une grande fragilité des environnements humains : affaiblissement des structures sociales, individualisme exacerbé, culture du provisoire, précarité des conditions de vie, effondrement de la foi et de la pratique religieuse, etc.
Depuis le début de mon ministère pastoral, il y a 18 ans, j’ai moi-même cette conviction profonde que la préparation au mariage nécessite un soin tout particulier. En quelques décennies, la culture s’est profondément transformée et les appuis classiques se sont effondrés, ce qui fragilise beaucoup les jeunes. Même deux fiancés qui viennent de familles très pratiquantes peuvent être désarmés devant cette réalité. Si on ne les prépare pas sérieusement, c’est comme si on leur demandait de gravir l’Everest en baskets et en tee-shirt. Ainsi la doctrine n’a pas changé, c’est le monde qui a changé !
Quand le Christ parle de l’indissolubilité du mariage (Mt 19), il conclut en disant : « Tous ne comprennent pas ce langage, mais seulement ceux à qui c’est donné. » Dans des sociétés où la culture semblait plus propice au mariage, celui-ci a pu apparaître comme quelque chose allant de soi. On est en train de se rendre compte que l’alliance conjugale suppose que soient remplies quelques conditions anthropologiques, et qu’aujourd’hui, dans pas mal de cas, celles-ci ne sont encore qu’imparfaitement remplies. Il y a donc un chemin de croissance humaine et spirituelle à mettre en œuvre pour que les personnes puissent comprendre de l’intérieur la vérité de l’alliance conjugale et en vivre joyeusement.
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Pourquoi le pape utilise l’expression des situations « dites irrégulières » ?

FL Parler de situations « irrégulières » ne lui convient pas. Il préfère évoquer des situations de fragilité ou d’imperfection, où l’idéal évangélique n’est pas encore vécu en plénitude. L’expression « situations irrégulières » stigmatise les personnes et risque de les désespérer alors qu’elles sont l’objet de la miséricorde de Dieu et donc toujours capables d’accomplir le bien, quelle que soit leur situation. L’expression risque aussi d’enfermer les familles en situation « dite régulière » dans une forme de pharisaïsme ou d’inertie spirituelle, alors qu’elles sont toujours appelées à la conversion et la progression. Le pape veut dépasser ces catégories car toutes les familles sont sur un chemin de croissance. Tous les hommes sont pécheurs et ils ont tous besoin de la Miséricorde divine. L’appel à la conversion est aussi urgent et impérieux pour les uns que pour les autres. Ne croyez pas que c’est du relativisme ; c’est le mouvement même de l’Évangile. Il ne s’agit pas de mettre à égalité toutes les situations de vie. Le pape sait bien qu’un adultère est un péché grave et que c’est destructeur. Mais au-delà de ce qui est régulier et irrégulier, nous sommes tous des mendiants de la grâce de Dieu pour parvenir jusqu’à son Royaume. Une phrase clé est celle-ci : « Il s’agit d’intégrer tout le monde. […] Personne ne peut être condamné pour toujours parce que ce n’est pas la logique de l’Évangile. » (n° 297) La logique de l’Évangile, c’est qu’aucune vie n’est gâchée. Même dans les situations où le mal a le plus d’emprise, le Christ est vainqueur et ouvre à nouveau le chemin du Royaume de Dieu.

Pourtant, certains y voient une forme de relativisme…

FL Et d’autres reprochent des formules imprécises. Mais c’est parce qu’ils imaginent que le pape se situe d’abord sur un plan théorique. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de doctrine dans l’exhortation mais son intention est de transformer la doctrine commune en un itinéraire de croissance humaine et spirituelle pour des personnes de chair et de sang. Certains lecteurs attendent du texte ce qu’il ne prétend pas apporter et, du même coup, passent à côté de ce qu’il donne. Ce que j’ai appelé une erreur de perspective tient, en dernière analyse, à une différence des points de vue ou des méthodes de réflexion. D’un côté, une méthode qui, fondée sur la pure raison et attentive à la logique objective, combat et dénonce les erreurs qui tendent à saper les vérités salutaires. De l’autre, une méthode qui, supposant les acquis de la première, s’attache aux personnes concrètes et analyse les conditions de possibilité et d’actualité de leur liberté. Disciple de Saint Ignace, le pape François use de cette seconde méthode de réflexion, concrète et historique, qui n’est pas à opposer à la première mais la dépasse tout en l’intégrant. Les personnes sont plus riches et plus complexes que nos concepts.

Qu’en est-il de la question sur l’accès à la communion des divorcés remariés ?

FL Le pape parle d’abord et surtout de la communion au chapitre 5 en citant la 1ère lettre de Paul aux Corinthiens (n° 185-186). Il rappelle qu’un chrétien peut être “en règle” moralement parlant et pourtant, parce qu’il ne discerne pas le corps du Seigneur, notamment dans les pauvres, communier indignement (n° 186).
Au chapitre 8, il précise que celui qui se trouve dans une situation objective de péché, c’est-à-dire non conforme au dessein de Dieu, peut vivre de la grâce et même, dans certains cas, recevoir l’aide des sacrements si sa situation ne lui est pas pleinement imputable. C’est le cas, en particulier, lorsque la personne considère en conscience qu’elle commettrait une nouvelle faute en pénalisant les enfants de la nouvelle union (n° 298).

Alors comment faire concrètement ?

FL Le pape n’a pas fourni un inventaire des cas et des conditions où, quoique dans une situation objective de péché, il est possible d’avoir accès aux sacrements. Et c’est tout à fait voulu. Le pape ne veut pas laisser croire que ces possibilités équivalent à un droit de recevoir l’Eucharistie en n’importe quelle circonstance. Il veut encourager le discernement au cas par cas, au for interne comme au for externe, à la lumière de la Parole de Dieu. Et surtout, que la situation soit “régulière” ou “irrégulière”, il rappelle que chacun peut toujours, par grâce de Dieu, poser un acte d’amour, qui couvre une multitude de péchés. Nous devons réapprendre cette pratique du discernement qui met en lumière, dans une situation particulière, les bonnes choses que Dieu donne à chacun d’accomplir. C’est une pratique très ancienne. Elle a été vécue pendant des siècles par les confesseurs mais il est vrai qu’elle a besoin d’être aujourd’hui revivifiée. Le pape vient de réaffirmer l’urgence d’une formation au discernement, personnel et communautaire, dans les séminaires et les presbytères.

Comment faites-vous personnellement ?

FL Je vous confie simplement l’état actuel de mes réflexions. Au for interne, je me demande : la personne est-elle dans une attitude d’humilité ? Son degré de responsabilité est-il atténué par certains facteurs ? A-t-elle foi dans le sacrement de mariage ? A-t-elle un désir sincère d’avancer dans la conversion par la recherche des meilleurs chemins possibles ? Au for externe, je suis attentif à la question de la discrétion pour éviter de créer un scandale ou de démoraliser les chrétiens dans leur fidélité au sacrement de mariage.

Un mot pour conclure ?

FL François a une vision de l’homme tirée de l’Écriture. Il le voit comme un être en chemin, un être en croissance. Tant que je suis sur cette terre, je n’ai pas encore pleinement accompli ce que je dois être. C’est la vision de la Bible. Il s‘agit donc pour nous chrétiens d’être attentifs, au jour le jour, au bien que l’Esprit Saint nous donne de réaliser au milieu des fragilités humaines et d’être capables de valoriser tous les éléments, je dis bien tous les éléments, qui peuvent conduire à une croissance des personnes dans la vérité et l’amour : ces “petits pas” que Dieu éclaire et qui orientent notre vie vers la plénitude de son Royaume. Nous n’avons jamais fini de grandir dans l’amour.

Propos recueillis par Laurence de Louvencourt et Louis-Etienne de Labarthe pour Il est vivant !

 
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